Je suis comme tous les passionnés d’escalade. Je n’imagine pas pouvoir vivre sans en faire (du moins définitivement, car pour l’instant c’est difficile et je ronge mon frein) et si mes capacités ne s’améliorent pas avec l’âge et les pépins physiques, même quand je ne pourrais plus me rétablir au sommet d’un rocher, je sais que je continuerais à aller toutes les semaines à Bleau. Pour voir les blocs, les toucher, emmerder les jeunes en leur expliquant un mouvement, « puer » Fontainebleau comme me le disaient mes filles après des séances interminables de grimpe, avec toujours l’espoir de faire encore ne serait-ce que trois mouvements de traversée à ras du sol, sans souci de réaliser une voie, juste pour sentir le grain du rocher sous mes doigts. Et quand je ne pourrais plus du tout, simplement regarder.

Pour autant, je ne crois absolument pas que l’escalade, ou les escalades, car il n’y a évidemment pas que Bleau et Antoine liste avec raison plein de formes toutes aussi passionnantes, ait quoi que ce soit de plus que la plupart des activités humaines où l’on puisse s’épanouir.

Elle est « plus qu’un sport » parce qu’elle véhicule des valeurs ? Outre la question de savoir lesquelles, question que le bourrage de crâne actuel sur les « valeurs de la République » colore d’un ton peu ragoûtant, ce point de vue sous-entend que ceux qui ne feraient « que » du sport ne véhiculent pas de valeurs, ce qui ne peut être compris que comme péjoratif pour ces pauvres égarés qui sont « seulement » des sportifs.

La confrontation à la verticalité ne nous laisse pas indifférent ? Bien sûr comme la confrontation à l’eau dans toutes les formes possibles (natation, voile, ski nautique, water-polo, …), ou à l’air (parapente, parachutisme, wingsuit, vol libre, aviation, …), ou au sol, (course, marches diverses, vélo, automobile, roller, …). Dans chaque pratique on peut trouver des expériences qui ne nous laissent pas indifférents, tout dépend de comment on la vit. Et dans chaque pratique on peut remonter à la préhistoire pour y trouver une origine (sauf peut-être par rapport à l’air).

Et dans chaque pratique on peut trouver un rapport à la nature, certes plus ou moins proche, mais réel. Quand vous nagez vous êtes aussi proche de l’eau que le grimpeur qui escalade sa paroi ou que le marcheur qui foule le sol. Et on trouve des alpinistes comme Mummery, pas n’importe qui, qui déclarait qu’il continuerait à grimper même si c’était au-dessus d’une décharge, comme quoi le contact avec la nature ne lui était pas essentiel.

Faire cordée crée des liens de confiance et de partage bien sûr, mais c’est aussi le cas de toutes les activités que l’on fait avec d’autres. Et ce n‘est pas parce que la forme prise par la confiance en escalade est particulière qu’elle est porteuse d’une spécificité qui la rendrait plus précieuse. Sans doute cette confiance est vécue plus fortement que celle qui est nécessaire à des pratiquants de sports collectifs pour réussir, à cause du risque plus grand qu’induit l’escalade, la chute pouvant évidemment être beaucoup plus grave qu’un but raté à cause d’un partenaire défaillant, mais de là à en faire un cas unique, c’est sans doute manquer d’humilité.

Enfin, la confrontation à nos limites, à l’effort pour nous dépasser existent aussi dans toutes les activités physiques où l’on doit également avoir beaucoup d’humilité, (que le grimpeur serait bien inspiré de reconnaître aussi aux autres), et en recevoir une grande satisfaction.

Bref, si je fais de l’escalade et que j’y trouve tant de plaisir, ce n’est pas pour cela que je vais chercher à la promouvoir en la décrivant comme différente, plus riche, plus épanouissante, plus, plus, plus … que n’importe quelle pratique (et pas seulement sportive ou physique) par laquelle l’homme se socialise, c’est-à-dire devient réellement un membre de l’espèce humaine.

Si je fais de l’escalade, c’est par pure contingence. Ce n’est pas l’expression subitement révélée de mon moi intérieur qui aurait soudainement compris que « j’étais fait pour ça ». Et je suggère à tous les grimpeurs (ou alpinistes) de se demander où, quand et pourquoi ils en sont venus à pratiquer cette activité. Milieu familial, rencontre d’amitié, lecture incitative (et il faut alors se demander d’où vient ce livre), film visionné (même question) …

Personne ne sort du ventre de sa mère prédestiné pour l’escalade, il ne devient grimpeur que par contingence. Et c’est d’ailleurs ce qui fait dire avec raison qu’on ne serait pas devenu ce que l’on est sans l’escalade. On serait évidemment un autre, mais aurait-on été meilleur ? Rien ne permet de l’affirmer, mais c’est tellement agréable de le croire impossible qu’on s’invente des révélations intérieures qui nous font le plus grand bien, quand on y croit et ce n’est pas mon cas.

Pour autant, ayant découvert l’escalade, et d’abord l’alpinisme, par hasard à 18 ans grâce à Jacqueline, la directrice de la MJC qui venait de s’ouvrir dans ma ville et à Jean son mari aspirant-guide, tous deux adhérents de la FSGT, j’ai immédiatement été conquis par l’activité et d’abord par la maîtrise des gestes nécessaires à une ascension réussie. Mais j’ai été tout aussi conquis à 40 ans quand je me suis mis à jouer régulièrement au golf, activité que j’avais découverte là-aussi par hasard grâce au mari d’une de mes collègues dix ans avant, à un âge où je n’avais pas les moyens financiers d’en faire, l’escalade et l’alpinisme que je pratiquais intensément avec ma femme nous prenant l’essentiel de notre budget loisir. Mais je m’étais promis de m’y mettre dès que cela serait possible, ce que j’ai fait dix ans plus tard et que je continue à faire aujourd’hui avec la même passion que l’escalade, passion que je retrouve aussi chez les autres golfeurs. Et je pourrais reprendre à propos du golf, les mêmes arguments que ceux qui sont utilisés pour glorifier l’escalade. Ici, la confiance y est aussi essentielle, l’humilité indispensable pour accepter ses mauvais coups, (fréquents hélas), le rapport à la nature évident, (et que ceux qui ajouteraient que cette nature est bien artificielle, se demandent si elle ne l’est pas non plus quand on grimpe une voie spitée, ou qu’on utilise des friends sophistiqués, ou que l’on prend des téléphériques pour aller au pied des voies). Et là aussi, du moins pour moi, le plaisir du geste réussi qui envoie votre balle là où vous avez visé est porteur d’une intense satisfaction. Il suffit d’une seule sortie de bunker directement dans le trou ou d’un seul coup de fer à 130m du trou qui vous met la balle toute proche pour que votre partie devienne réussie. J’ajoute que comme l’escalade, les discussions entre golfeurs sont tout aussi atroces pour les malheureux qui ne pratiquent pas et s’y trouvent mêlés et elles peuvent durer aussi longtemps.

Alors évidemment, puisque je trouve l’escalade formidable, je suis prêt à la faire découvrir à d’autres, (et c’est tout aussi vrai pour le golf), mais pas en leur vendant un supplément d’âme qu’ils ne pourraient pas trouver ailleurs. Il n’y a pas d’âme de l’escalade comme il n’y a pas d’âme où que ce soit. Il y a des hommes et des femmes qui se sont humanisés de par les liens sociaux qui les ont progressivement constitués tout au long de leur vie et les ont évidemment rendus tous uniques puisque les biographies individuelles sont toutes distinctes. Mais ce n’est pas l’inverse qui est vrai. Nous ne naissons pas uniques pour ensuite exprimer notre personnalité profonde, déjà présente dès la conception. Les enfants sauvages le montrent à l’évidence, chez eux il n’y a pas de personnalité, de caractère inné, de langage, de capacité d’abstraction. Ils ne sont pas devenus humains et ils ne le seront jamais. L’homme a besoin des autres et du monde des hommes, de la culture qu’il y trouve, de la technologie disponible, des connaissances qui s’y sont accumulées et qu’il doit s’approprier pour devenir homme ou femme (et celle-ci a eu beaucoup plus de mal que celui-là pour être acceptée comme genre, justement parce que les liens sociaux qu’on lui imposait étaient beaucoup moins riches que ceux des hommes). Comme le dit Spinoza, l’homme se croit libre parce qu’il est ignorant des causes qui le font agir.

Défendons l’escalade, promouvons l’escalade, luttons contre les dérives qui la menacent (et en premier lieu par sa marchandisation), mais ne l’idéalisons pas contre les autres pratiques humaines et n’imaginons pas que nous sommes meilleurs que ceux qui n’en font pas.

 

Témoignages de la communauté

 

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